Poème "L'Âme du Vin"
Deux éléments se détachent dans ce poème : - la prosopopée du vin
- la rencontre/fusion qui s’opère entre l’homme et le vin
- cf. titre = le vin est un produit doué d’une âme, c.a.d la caractéristique essentielle des êtres vivants
- c’est bien l’âme du vin qui est la protagoniste du poème tout entier (6 quatrains d’alexandrins à rimes en alternance féminine et masculine) è celui-ci est constitué (sauf le 1er vers) des paroles d’un chant attribué à l’âme du vin : « Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles »
- à noter : le complément de temps isolé en contre-rejet (« Un soir ») è c’est le temps normal de la récréation parmi les hommes, un soir des hommes, dans un établissement public ou privé
- verbe « chanter » = effet le plus courant causé chez l’homme par l’absorption du vin
è l’âme du vin ne chante pas après être descendue dans le corps de l’homme, mais bien à l’intérieur de la bouteille ; le vin n’a pas encore été bu ; il a une individualité humaine propre : une âme qui s’exprime à l’intérieur de son corps (la bouteille) et représente une sorte de promesse pour l’homme qui le boira
- comment entendre chanter l’âme du vin quand celui-ci se trouve à l’intérieur des bouteilles ? nous sommes dans une réalité que le vin (ou son âme) est le seul à rendre perceptible è l’homme et le vin se fondent en une étrange réalité, commune à tous deux (cf. l’avis de Baudelaire sur le vin dans Les Paradis artificiels (1860) = « le vin est semblable à l’homme »)
- si le vin possède une âme (à l’instar de l’homme), il est susceptible d’accomplir le bien ou le mal
- l’âme du vin s’adresse à l’homme qui l’a fait exister (cf. énonciation, apostrophe « Homme »), à son créateur è aucun ne semble particulièrement heureux = l’un dans sa « prison de verre », l’autre est un « deshérité » (réminiscence du poème de Nerval « El desdichado » – le déshérité – qui met en scène le « mal du siècle » ?), c.a.d. qqn qui ne peut pas jouir des biens qui devraient lui revenir d’une hérédité légitime, qui ne se sent pas à sa place dans le monde et la nature
- dans sa prosopopée, l’âme du vin se déclare lumière et sœur de son créateur (« un chant plein de lumière et de fraternité ») è rappel de la transsubstantiation opérée par le Christ qui disait être « la lumière des hommes » et le frère des hommes (c’est ce que pense Baudelaire dans Les Paradis artificiels)
- on constate un changement d’énonciation dans cette prosopopée = ce n’est plus l’âme du vin qui parle, mais le vin lui-même puisqu’il dit « pour me donner l’âme » et que son discours comprend ensuite des adjectifs accordés au masculin (« ingrat », « malfaisant »)
- le vin reconnaît à son créateur (l’homme) combien cela lui a coûté de lui donner la vie et l’âme ; mais il en sera récompensé parce que le vin éprouve une joie immense à être bu par lui (cf. strophe 3)
- termes « gosier » et « poitrine » créent une sorte de fusion intime entre le vin et l’homme è c’est l’homme (et non pas le vin) qui éprouve cette « joie immense » et qui chante quand il a bu le vin
- le vin, ainsi, connaît une mort heureuse (oxymore « douce tombe ») et se sacrifie avec joie pour son créateur è nous ne sommes pas loin du sacrifice de l’Eucharistie, durant laquelle le vin représente justement le sang versé par le Christ pour la rédemption des hommes
- dans la strophe suivante (n°4), on parle des « refrains des dimanches » = les hommes se reposent et demandent au vin de les consoler de leurs fatigues accomplies
- la 5ème strophe nous apprend que le vin ne s’adresse pas à l’Homme en général, mais uniquement au sexe masculin (cf. énonciation) = évocation de la famille de l’homme : sa femme et son fils
- dernière strophe = on notera la périphrase « végétale ambroisie » è c’est une boisson divine d’origine végétale ; mais qui est donc cet « éternel Semeur » dont parle le vin ? cf. parabole évangélique du bon semeur (c’est donc le Christ) ? emploi figuré de « semeur » = semeur de discorde, semeur de calomnies, semeur de fausses nouvelles, semeur de faux bruits (un semeur malveillant, le « savant chimiste » qu’est Satan, comme le poète le caractérise dans « Au Lecteur », v. 13) ?
- tjs l’expression de la dualité (bien/mal)
- union/fusion/osmose à l’intérieur de l’homme è pour quelle naissance ? la poésie
- la poésie est ainsi le résultat d’une rencontre amoureuse de l’homme avec le vin, deux êtres malheureux (un pauvre déshérité avec un prisonnier qui chante et qui dit aller joyeusement à la rencontre de la mort)
- on sait (La Fontaine de sang) que de la poésie coule le sang
- dans le dernier vers, le chant du vin dans la bouteille nous fait savoir que la poésie (engendré par l’amour qui existe entre l’homme et le vin une fois que le vin est tombé dans le gosier et dans la poitrine de l’homme) « jaillira vers Dieu comme une rare fleur » è tjs le projet des Fleurs du mal = extraire la beauté (poétique, qui passe par la poésie) de la boue
- pourquoi vers Dieu ? un sacrifice dans l’homme pour renaître, tel le phoenix, mais transformé en poésie, à l’instar du Christ (ou de Satan ?)
- le vin est ainsi pour l’homme le moyen d’accéder à la poésie (l’homme « supérieur »), ou tout au moins, pour le commun des mortels, de se consoler d’une vie laborieuse (« un homme usé par les travaux »)
- place du poète dans le poème ? il est en dehors de la scène, en est seulement le narrateur è le vrai protagoniste, c’est l’âme du vin qui s’adresse en discours direct à l’homme