Pascal, "le divertissement"

Publié le par M.PIROU-LANGLAIS

ÉLÉMENTS DE COMMENTAIRE

 

- texte extrait de la 9ème liasse intitulée « Divertissement » è terme qui vient du latin sur le plan étymologique et qui signifie : « écarter », « mettre à part », « changer de destination » (du latin divertere) = se détourner, se séparer de

 

Le genre : l’essai

- l’essai est une sorte de dialogue avec soi-même : l’absence de contrainte formelle (Montaigne définissait « à sauts et à gambades » la forme de ses Essais) correspond à la transcription d’une opinion qui se construit

- le fragment 168 se présente comme le compte rendu d’un cheminement intellectuel personnel (« Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer », « Mais quand j’ai pensé de plus près »), mais tourné vers autrui (« Ne vous en étonnez pas ») et non dénué d’intention didactique (appel à l’attention : « Prenez-y garde »

- c’est aussi la transcription d’une réflexion cohérente sans être systématique et qui admet l’inachèvement (« etc. ») et ménage une place à la narration (les deux apologues du joueur et du chasseur) pour en tirer matière à méditation

 

Le divertissement selon Pascal

- pour Pascal, le divertissement est ce mouvement par lequel la créature se détourne du créateur : ne pouvant supporter la conscience de sa situation, de la faiblesse de son être soumis à la souffrance, promis à la mort, sentant donc à plein le vide de son être, elle fait semblant de s’intéresser à des activités qui fonctionnent comme des leurres

è de divertissement en divertissement, nous allons gaiement à la mort qui termine la comédie

- on voit que le mot est sensiblement différent de ce que nous appelons couramment divertissement : amusement qui nous détend

- dans l’analyse de Pascal, il y a peu d’activités humaines qui ne soient pour lui un divertissement, un détournement organisé

 

Un jugement négatif du divertissement

- Pascal présente une interprétation négative du plaisir pris dans les divertissements : il a découvert que l’homme ne se divertit pas pour chercher le plaisir mais pour fuir le déplaisir, pour se fuir lui-même

- Pascal expose les 3 étapes de son éclatante découverte : observation + explication 1 + explication 2, avant de donner des exemples (plus ou moins développés : le joueur, le chasseur, les Grands) de cette tendance à se détourner (étymologie de « divertir ») de soi-même, de ce refus de penser

- il y a un lien entre la forme souple adoptée (empruntée à Montaigne) dans ce fragment et la thématique de l’évitement, de l’aliénation, mais cette forme est choisie ici pour être dénoncée : pour Pascal, le seul discours pertinent est celui qui va droit à Dieu sans détour

- la comparaison entre ces deux êtres (le chasseur et le joueur) qui refusent de sonder leur néant, qui préfèrent penser à autre chose qu’à leur Créateur, peut se présenter ainsi :

 

Point communs

Différences

1. Pour tous les deux, l’action est sans but, se distraire devient une fin en soi : l’un joue, l’autre chasse

 

 

 

1. Le chasseur s’imagine être heureux

1. Le joueur cherche un bonheur imaginaire

 

2. Le chasseur ne cherche qu’à s’étourdir

2. Le joueur prend du plaisir à se tromper lui-même

 

- dans les deux cas, le lecteur-complice est invité à collaborer (petite expérience ou petite devinette) avec l’apologiste

 

Les moyens de l’argumentation

- Pascal fait de son lecteur un interlocuteur qu’il apostrophe, qu’il prend à témoin, à partie = ainsi le lecteur observe avec Pascal les contradictions dérisoires de ces hommes dont il parle à la 3ème PS (le joueur, le père malheureux, le surintendant) è c’est le rôle que joue la modalité impérative très présente dans cette page (l.4,12,22) ; ces modalités impératives sont liées à des interrogations qui remplissent la même fonction (l.11 et 22), ce sont des modalités qui impliquent ou qui font surgir le pronom qui désigne l’interlocuteur (l.3 et 13)

- dans l’évocation du père, les adjectifs démonstratifs, « cet homme », « ce matin », « ce sanglier » montrent du doigt la scène que le lecteur croit voir de ses yeux

è tous ces procédés font du lecteur un interlocuteur et place le lecteur du côté de Pascal

 

Les exemples

- Pascal développe 3 exemples pour venir à l’appui de son argumentation et de sa thèse :

. le joueur = exemple développé en 2 temps ou plutôt 2 expériences : on donne au joueur le gain sans qu’il joue puis on le fait jouer sans enjeu et on observe ses réactions ; ces expériences conduisent à une double constatation qui appelle une explication et c’est en cela que l’exemple est parfaitement intégré à la démonstration ; si le joueur ne veut ni du gain sans le jeu ni du jeu sans le gain, c’est qu’il cherche dans le gain un prétexte pour pouvoir faire semblant de s’intéresser au jeu

. l’homme en deuil = exemple tiré des Essais de Montaigne ; Pascal accumule ici les raisons de désespoir, le deuil est tout proche, le fils perdu était l’unique enfant, et, un malheur ne venant jamais seul, on lui jette sur le dos « procès et querelles » ; puis, il présente la chasse comme une activité dérisoire qui consiste à « savoir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent » ; le contraste entre les raisons du malheur et les raisons du plaisir est accentué par l’opposition entre les compléments de temps « ce matin » et « depuis six heures » è le plus grand malheur s’oublie vite ; la plus dérisoire bagatelle occupe longtemps

. le Grand (le personnage important) = même contraste ; d’un côté, les plus hautes responsabilités de l’Etat sont présentées comme une vaine agitation ; de l’autre côté, le temps de la retraite ou de la disgrâce est présenté comme une période où l’on peut jouir du confort des « maisons des champs », de l’abondance des « biens », de la présence des « domestiques » ; ces messieurs sont heureux de s’aveugler mais malheureux d’avoir à « songer à eux »

 

Contrastes et contradictions

- les contrastes mis en œuvre dans le développement des exemples soulignent les contradictions de l’être humain

- contradictions condensés au cœur du passage l.14-19 avec cet art de la formule si caractéristique de l’écriture de Pascal : la 1ère phrase se développe en 2 temps parfaitement symétriques qui font éclater la contradiction de notre être : le sujet de la phrase monosyllabique est à peine lancé qu’il est coupé de son verbe par une concessive suivie d’une conditionnelle : la concessive exprime la cause qui reste sans effet tandis que la conditionnelle évoque le divertissement dérisoire qui font le bonheur ou le malheur de l’homme

- même opposition se retrouve condensée dans la phrase suivante : le parallélisme met en avant la cause agissante, le divertissement et l’effet obtenu, mais cet effet est présenté par des négations : l’homme par lui-même est aussi incapable d’être heureux que d’être malheureux

 

Une analyse tragique ?

- l’analyse radicale que Pascal propose du divertissement est profondément tragique

- pour Pascal, aucune activité humaine n’échappe au divertissement : l’extrait nous mène de ce qui est considéré par tous comme une distraction, le jeu, aux plus hautes charges, « surintendant, chancelier, premier président », sans faire la moindre distinction : toutes les actions humaines sont de l’ordre du mensonge ; l’homme n’y adhère que parce qu’il se prend au jeu et il ne se prend au jeu que s’il « se pipe lui-même »

- Pascal montre aussi que l’homme est incapable d’être malheureux tout autant que d’être heureux : cette incapacité devant le bonheur est sans doute la pire pour lui ; on comprendrait qu’il faille un divertissement pour échapper à un malheur atroce mais qu’on ne puisse pas être heureux sans divertissement prouve à quel point nous sommes peu de choses, pleins de vide

- c’est que nous sommes engagés dans la durée et c’est cette incapacité à la moindre constance que Pascal met à jour è les adverbes de temps jouent un rôle essentiel : notre malheur, comme notre bonheur, a du mal à durer ; nous ne savons pas remplir notre temps, ce temps qui nous mène à la mort ; nous ne savons pas remplir notre être, il nous faut faire semblant d’y croire = cette impuissance est une propriété de la nature humaine, de tout temps, en tout lieu ; c’est parce qu’elle est radicale, sans appel que cette analyse est tragique

è Pascal veut que nous prenions notre misère au sérieux ; il veut nous faire voir ce que nous refusons de voir, nous inquiéter de notre misère, qu’on ait envie de revenir à Dieu = il ne veut pas divertir, mais convertir !

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Publié dans français

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